- Jean-Pierre Jullien, l'homme qui avait choisi de rester
- Isabelle et Vincent Goumard, une reconversion qui n'avait rien d'improvisé
- Le Larzac, cet air frais qui change la donne
- Du bio à la biodynamie, un choix progressif
- Au chai, la recherche d'une extraction mesurée
- Terre de Jonquières, le portrait d'un territoire
- Les Combariolles, la personnalité d'un lieu-dit
- Fragments, une autre lecture de la syrah languedocienne
- Des blancs qui racontent une autre facette du Languedoc
- Une réussite qui raconte celle des Terrasses du Larzac
Qui sont les vignerons du Mas Cal Demoura ? Le Mas Cal Demoura est un domaine situé à Jonquières, dans le secteur des Terrasses du Larzac. Isabelle et Vincent Goumard l’ont repris en 2004. Le domaine est reconnu pour ses vins du Languedoc et pour son travail sur l’équilibre entre maturité méditerranéenne et fraîcheur du terroir.
À Jonquières, au pied du Larzac, Isabelle et Vincent Goumard ont repris en 2004 un domaine déjà réputé. Vingt ans plus tard, le Mas Cal Demoura occupe une place à part dans le vignoble languedocien. Son histoire raconte une reconversion, un héritage à préserver et une certaine idée du vin, où la finesse compte autant que la puissance.
Au début des années 2000, Isabelle et Vincent Goumard travaillent dans la finance et le conseil. Ils ont suivi de longues études, commencé leur carrière et pourraient poursuivre dans cette voie. Mais le vin les passionne suffisamment pour envisager une autre vie. Ils se forment à la viticulture et à l'œnologie à Dijon, puis cherchent un domaine à reprendre dans le sud de la France. Après plusieurs visites, ils découvrent une propriété à Jonquières, dans l'Hérault, à une trentaine de kilomètres de Montpellier.
Le Mas Cal Demoura n'est pas une exploitation anonyme. Son propriétaire, Jean-Pierre Jullien, a participé à l'émergence d'une génération de vignerons qui ont changé l'image du Languedoc. Reprendre son domaine représente une occasion rare, mais aussi une responsabilité. En 2004, le couple Goumard s'installe et commence une aventure qui dépasse rapidement le simple changement de métier.
Jean-Pierre Jullien, l'homme qui avait choisi de rester
Pour comprendre le Mas Cal Demoura, il faut revenir aux années 1990, lorsque Jean-Pierre Jullien décide de vinifier séparément les raisins de ses meilleures parcelles. Le Languedoc sort alors progressivement d'une longue période dominée par la production de volumes importants. Quelques vignerons défendent une autre voie : réduire les rendements, mieux connaître les terroirs et produire des vins capables de rivaliser avec ceux des régions françaises les plus réputées.
Jean-Pierre Jullien appartient à cette génération. Il est aussi le père d'Olivier Jullien, fondateur du Mas Jullien, autre domaine majeur du renouveau languedocien. Les deux propriétés sont liées par leur histoire et par cette conviction que les terres situées au pied du Larzac peuvent donner naissance à des vins de grande qualité.
Le nom du domaine résume à lui seul une partie de cette histoire. En occitan, « Cal Demoura » signifie « il faut rester ». À une époque où l'arrachage et l'abandon de certaines parcelles accompagnent les difficultés économiques du vignoble, le choix de ces mots prend une dimension particulière. Il ne s'agit pas seulement de conserver des vignes, mais de défendre la valeur d'un territoire longtemps sous-estimé.
Lorsque Jean-Pierre Jullien transmet la propriété aux Goumard, il leur laisse donc bien davantage qu'un outil de production. Il leur confie un domaine dont l'identité s'est construite autour d'une exigence : démontrer que le Languedoc possède des terroirs capables de produire de grands vins.
Isabelle et Vincent Goumard, une reconversion qui n'avait rien d'improvisé
Quitter la finance pour devenir vigneron pourrait ressembler à une histoire de reconversion parmi d'autres. Mais le parcours des Goumard se distingue par la préparation qui précède leur installation. Avant de reprendre le Mas Cal Demoura, ils suivent une formation en viticulture et en œnologie et consacrent du temps à la recherche du domaine qui correspond à leur projet.
Leur choix se porte finalement sur Jonquières. Le secteur bénéficie déjà d'une réputation grandissante grâce au travail de plusieurs producteurs, notamment dans les environs de Montpeyroux et d'Aniane. La diversité géologique et les influences climatiques du Larzac offrent des possibilités que les Goumard souhaitent explorer.
Les premières années demandent beaucoup de travail. Il faut apprendre à connaître les parcelles, comprendre leur comportement selon les millésimes et prendre des décisions sans perdre ce qui a fait la réputation du domaine. Le couple poursuit le développement du vignoble, notamment en intégrant des vignes provenant du Mas Jullien sur le secteur des Combariolles.
Au fil des années, Vincent Goumard s'implique également dans la reconnaissance des Terrasses du Larzac. Il en assure la présidence à une période où les producteurs travaillent à affirmer l'identité de cette appellation, reconnue en AOC autonome en 2014.
Cette implication raconte une autre facette du personnage. Le travail d'un vigneron ne s'arrête pas à ses propres parcelles. Il peut aussi contribuer à faire connaître une région, défendre ses règles de production et participer à la reconnaissance collective d'un vignoble.
Le Larzac, cet air frais qui change la donne
À Jonquières, la Méditerranée n'est jamais très loin. Les étés sont chauds, l'ensoleillement important et la sécheresse peut peser sur le développement de la vigne. Pourtant, les vins des Terrasses du Larzac possèdent souvent une fraîcheur qui surprend ceux qui associent systématiquement le Languedoc à des rouges puissants et chaleureux.
Une partie de l'explication se trouve au nord, sur le causse du Larzac. Les masses d'air plus fraîches qui descendent des reliefs contribuent à modérer les températures nocturnes. Pendant la maturation, ces écarts entre le jour et la nuit peuvent favoriser la conservation de l'acidité des raisins et ralentir certains phénomènes liés à la chaleur.
Le vignoble du Mas Cal Demoura repose notamment sur des formations argilo-calcaires et des sols riches en cailloutis calcaires. Mais parler d'un terroir unique serait réducteur. Les parcelles diffèrent par leur exposition, leur profondeur de sol, leur altitude et leur capacité à retenir l'eau.
Isabelle et Vincent Goumard ont fait de cette diversité l'un des fondements de leur travail. Le domaine cultive une douzaine de cépages, parmi lesquels la syrah, le mourvèdre, le grenache, le carignan et le cinsault pour les rouges, mais aussi le chenin et plusieurs variétés méridionales pour les blancs.
L'enjeu n'est pas de multiplier les cépages pour le principe. Il s'agit de trouver ceux qui correspondent le mieux aux conditions de chaque parcelle et de composer des assemblages capables de traduire les différences entre les terroirs.
Du bio à la biodynamie, un choix progressif
Le Mas Cal Demoura est conduit en agriculture biologique, puis s'est engagé plus loin dans la biodynamie. Vincent Goumard explique avoir commencé à expérimenter cette dernière sur certaines parcelles avant de généraliser la démarche en 2015. Le domaine bénéficie aujourd'hui de la certification Biodyvin.
Ce passage ne s'est pas limité à l'application d'un nouveau cahier des charges. Le vigneron a cherché à observer les effets des pratiques sur le développement de la vigne, le fonctionnement des sols et le comportement des raisins. Il a notamment décrit des différences de port du feuillage et de vitalité des parcelles au cours de ses expérimentations.
Ces observations constituent son expérience de terrain ; elles ne suffisent pas, à elles seules, à démontrer scientifiquement l'efficacité de l'ensemble des principes biodynamiques. Cette distinction est importante, mais elle n'enlève rien à l'intérêt du travail mené sur le domaine.
La conduite du vignoble repose sur une attention aux sols, à la croissance de la vigne et à la maturité des raisins. Les traitements autorisés en agriculture biologique, notamment à base de cuivre et de soufre, restent des outils de protection contre les maladies. La biodynamie ne dispense ni de surveiller le mildiou, ni d'intervenir lorsque les conditions l'exigent.
L'objectif des Goumard est de produire des raisins suffisamment équilibrés pour limiter les corrections au chai. Une grande partie du travail se joue donc avant les vendanges.
Au chai, la recherche d'une extraction mesurée
Le Mas Cal Demoura ne cherche pas à produire les vins les plus concentrés possibles. La maturité du raisin, la gestion des macérations et la précision des élevages sont pensées pour préserver l'équilibre entre le fruit, les tanins et l'acidité.
Les vendanges sont réalisées à la main, avec une attention portée à la maturité de chaque parcelle. Les vinifications sont conduites séparément afin de conserver la possibilité d'assembler les différentes expressions du vignoble. Les fermentations font appel aux levures indigènes, naturellement présentes sur les raisins et dans l'environnement du chai.
La conduite des macérations privilégie une extraction adaptée à la matière première. Plutôt que de rechercher systématiquement davantage de couleur et de tanins, le domaine ajuste ses interventions selon les cépages et les millésimes.
L'élevage suit la même logique. Foudres, demi-muids et cuves sont employés selon les vins. Les grands contenants en bois permettent notamment une évolution progressive sans imposer nécessairement une présence marquée d'arômes boisés. Les assemblages sont ensuite construits à partir des différentes parcelles, avec l'idée de trouver un équilibre plutôt que d'effacer leurs particularités.
Cette manière de travailler explique une partie de l'évolution du style du domaine. Au fil des millésimes, les vins ont gagné en précision, avec une attention croissante portée à la texture et à leur capacité de vieillissement.
Terre de Jonquières, le portrait d'un territoire
Parmi les cuvées du domaine, Terre de Jonquières occupe une place particulière. Héritière de l'ancienne cuvée L'Infidèle, elle rassemble plusieurs cépages traditionnels du Languedoc et des raisins issus de différents terroirs autour du village.
La syrah, le grenache, le mourvèdre, le carignan et le cinsault apportent chacun une composante à l'assemblage. La syrah contribue à la structure et aux notes épicées, le grenache à la matière, tandis que le cinsault peut apporter de la souplesse. Mais leur rôle dépend aussi du millésime et de leur origine parcellaire.
Avec Terre de Jonquières 2023, disponible sur Vinalia, le domaine propose une lecture d'ensemble de son vignoble. Ce vin permet de comprendre le style des Goumard : un rouge construit pour la table et pour la garde, où la maturité méditerranéenne n'efface pas la fraîcheur.
Les Combariolles, la personnalité d'un lieu-dit
À quelques kilomètres de là, le secteur des Combariolles offre un autre visage du domaine. Les sols de cailloutis calcaires et la situation des parcelles donnent naissance à une cuvée issue d'une sélection plus resserrée.
Les Combariolles occupent une place importante dans l'histoire récente du Mas Cal Demoura, notamment parce que les Goumard ont complété leur parcellaire avec des vignes provenant du Mas Jullien. Le lieu-dit permet de travailler sur une identité géographique plus précise que celle d'un assemblage de plusieurs secteurs.
Le Mas Cal Demoura Les Combariolles 2023 associe notamment syrah, mourvèdre, carignan et grenache. Il montre comment un assemblage méridional peut donner un vin structuré sans se résumer à la puissance.
La distinction avec Terre de Jonquières est intéressante : d'un côté, une cuvée qui rassemble plusieurs expressions du domaine ; de l'autre, un vin construit autour d'un secteur particulier. Deux façons de raconter les Terrasses du Larzac, avec les mêmes exigences de culture et de vinification.
Fragments, une autre lecture de la syrah languedocienne
Avec Fragments, Isabelle et Vincent Goumard poursuivent leur exploration parcellaire. Cette cuvée provient du secteur du Bois de Pauliau, dans la partie la plus septentrionale du vignoble du domaine.
La syrah y occupe une place dominante, accompagnée de mourvèdre et de cinsault. Cette composition donne une orientation différente à l'assemblage. La syrah peut exprimer des notes de poivre, de fruits noirs et de fleurs, tandis que les conditions plus fraîches du secteur contribuent à préserver l'équilibre du raisin.
Le Fragments 2023 du Mas Cal Demoura illustre cette volonté de ne pas enfermer les vins du Languedoc dans un style unique. Son profil peut rappeler, par certains aspects, les syrahs de la vallée du Rhône septentrionale, tout en conservant son origine languedocienne.
Cette cuvée montre aussi l'évolution du travail des Goumard : après avoir consolidé les assemblages historiques du domaine, ils ont progressivement approfondi la connaissance de leurs parcelles pour proposer des expressions plus individualisées.
Des blancs qui racontent une autre facette du Languedoc
Le Mas Cal Demoura ne se limite pas aux rouges des Terrasses du Larzac. Ses vins blancs témoignent également de la diversité des cépages cultivés autour de Jonquières.
L'Étincelle, notamment, fait une place importante au chenin, un cépage plus spontanément associé à la vallée de la Loire. Son implantation dans ce secteur du Languedoc permet de travailler sur l'acidité et la structure, en association avec des variétés méridionales.
Ce choix résume assez bien l'approche du domaine. Les Goumard ne cherchent pas uniquement à reproduire un modèle régional. Ils observent les parcelles, expérimentent les assemblages et adaptent leurs méthodes à ce que les raisins peuvent offrir.
Dans une région où les blancs ont longtemps vécu dans l'ombre des rouges, ce travail participe aussi à une meilleure reconnaissance de leur potentiel.
Une réussite qui raconte celle des Terrasses du Larzac
L'histoire du Mas Cal Demoura rejoint celle d'une appellation qui a profondément changé de statut en quelques décennies. Autrefois englobées dans le vaste ensemble des Coteaux du Languedoc, les Terrasses du Larzac ont progressivement construit leur identité jusqu'à obtenir leur propre appellation en 2014.
Cette reconnaissance est le résultat d'un travail collectif. Des domaines comme le Mas Jullien, Montcalmès, la Grange des Pères ou le Mas Cal Demoura, chacun avec son histoire et son style, ont contribué à attirer l'attention sur les possibilités de ce territoire.
Le Mas Cal Demoura possède toutefois une trajectoire particulière. Jean-Pierre Jullien avait choisi de rester sur ces terres à une époque où leur avenir paraissait incertain. Isabelle et Vincent Goumard ont ensuite quitté une carrière déjà engagée pour reprendre son travail, avec leurs propres convictions et une autre manière d'aborder la viticulture.
Plus de vingt ans après leur arrivée, le domaine n'a pas rompu avec cet héritage. Il l'a prolongé, en affinant ses pratiques et en accordant une place croissante à la lecture des terroirs.
Il y a quelque chose d'assez juste dans cette continuité. Le Mas Cal Demoura porte un nom qui signifie « il faut rester ». Pour Isabelle et Vincent Goumard, il aura d'abord fallu partir d'une autre vie pour comprendre pourquoi ce lieu méritait qu'on s'y installe.

