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Qu'appelle t'on le cépage teinturier ?

Pamplemousses

Un cépage… qui colore le vin de l’intérieur : bienvenue dans l’univers des cépages teinturiers

Mais au fait, c’est quoi un cépage teinturier ?

Imaginez que l’on écrase des raisins rouges : dans la grande majorité des cas, le jus est… blanc. La couleur vient surtout de la peau, que l’on laisse macérer plus ou moins longtemps avec le jus pour obtenir un rosé, un rouge léger ou un rouge très sombre.

Le cépage teinturier, lui, joue dans une autre catégorie : sa pulpe est déjà colorée, en plus de la peau. Le jus qui s’écoule du pressoir est rouge dès la première goutte. Techniquement, cela vient du fait que les pigments (les anthocyanes) ne sont pas seulement concentrés dans la peau, mais aussi dans la chair de la baie.

Les cépages teinturiers sont très rares au sein de Vitis vinifera. On les a longtemps considérés comme des “outils techniques” : parfaits pour intensifier la couleur de vins trop pâles, issus de vignes productives en plaine. On en mettait un peu dans l’assemblage pour remonter la couleur, sans forcément chercher la grande finesse aromatique.

Aujourd’hui, l’histoire est plus nuancée : certains cépages teinturiers sont devenus des vedettes à part entière, capables de donner des vins de caractère, structurés, profonds… et très sérieux.

Une histoire de couleur (et de bidouilles assumées)

Pendant longtemps, le mot “teinturier” évoquait surtout la petite magouille plus ou moins avouée : des raisins très colorés, utilisés pour booster l’aspect visuel de vins légers ou dilués.

Dans la France d’hier, quelques noms reviennent souvent : Teinturier du Cher, cépage ancien dont les baies très pigmentées servaient à “teindre” les assemblages ; Gamay de Bouze, Gamay de Chaudenay, Gamay Fréaux, parfois surnommés “gamays teinturiers”.

Au XIXᵉ siècle, une famille va pousser le concept plus loin : les Bouschet. Louis Bouschet crée d’abord le Petit Bouschet, déjà teinturier. Son fils Henri poursuit le travail et, en 1855, croise ce Petit Bouschet avec le grenache noir : naissance de l’Alicante Bouschet, cépage teinturier d’origine française.

L’idée de base est très claire : obtenir un raisin productif, très coloré, capable de donner de la matière et de la couleur aux vins de consommation courante. Mission accomplie : au XXᵉ siècle, on retrouve l’Alicante Bouschet un peu partout, des plaines languedociennes aux vignobles d’Algérie, d’Espagne, du Portugal ou de Californie.

Vous voyez venir la question : est-ce seulement un “colorant” pour vins anonymes, ou peut-on faire grand avec ça ?

Le club très privé des cépages teinturiers

Le “club” des cépages teinturiers est minuscule, mais il compte quelques personnalités très marquées. En voici quelques-uns que vous croiserez peut-être dans vos verres.

Alicante Bouschet, le rouge qui ne fait pas semblant

Aujourd’hui, l’Alicante Bouschet a pris sa revanche. Toujours teinturier, toujours intensément coloré, mais mieux travaillé, mieux compris.

Il est né d’un croisement grenache noir x Petit Bouschet, mis au point par Henri Bouschet au XIXᵉ siècle dans l’Hérault. On le retrouve aujourd’hui dans le Languedoc, en Espagne, au Portugal (notamment en Alentejo), mais aussi en Californie, au Chili ou encore dans le Valais suisse.

Dans le verre, on parle de vins presque noirs, souvent puissants, avec des tanins solides, parfois un côté fruits noirs confits, épices, voire une touche chocolatée quand l’élevage est ambitieux. Bien maîtrisé, l’Alicante Bouschet donne des rouges profonds, taillés pour la garde, très loin de l’image de simple “colorant”.

Saperavi, la star géorgienne qui porte son nom

Autre membre fascinant du club : le Saperavi, cépage emblématique de la Géorgie.

Son nom signifie littéralement “teindre” ou “colorer” en géorgien, ce qui donne tout de suite le ton. Là encore, pulpe rouge, peau rouge, jus rouge : un vrai teinturier.

Le Saperavi donne des vins d’un rubis très profond, presque encre, avec une acidité élevée et une grosse structure tannique. Ils sont capables de vieillir très longtemps, surtout quand ils sont vinifiés dans les fameux qvevris géorgiens ou dans un style plus “international”.

C’est clairement un cépage teinturier qui a dépassé le statut de curiosité : on parle aujourd’hui de Saperavi comme d’un grand cépage rouge potentiel à l’échelle internationale.

Les gamays teinturiers, Colorino, Fumin & compagnie

Autour de ces deux grandes “vedettes”, on trouve d’autres cépages teinturiers plus discrets, souvent liés à des vignobles précis.

On peut citer le Gamay de Bouze et le Gamay de Chaudenay, encore présents par petites touches en Bourgogne, en Loire ou ailleurs, souvent dans des cuvées confidentielles. En Toscane, le Colorino sert à renforcer la couleur et la structure de certains assemblages. En Vallée d’Aoste, le Fumin donne des rouges foncés et aromatiques.

Et puis il existe quelques autres cépages teinturiers, plus rares encore, souvent conservés par des vignerons un peu geeks qui aiment jouer avec cette carte de la couleur naturelle.

Pourquoi les cépages teinturiers intéressent (à nouveau) les vignerons

Longtemps vus comme des cépages techniques, les cépages teinturiers reviennent doucement sur le devant de la scène, pour plusieurs raisons.

Une couleur intense… sans sur-extraction

Avec un cépage teinturier, la couleur est là dès le départ, dans le jus. Cela permet, en théorie, de limiter les macérations trop longues, d’éviter d’extraire des tanins durs ou végétaux juste pour “faire de la couleur”, et de travailler sur des vins plus digestes tout en conservant une robe profonde.

Dans un contexte où l’on cherche des rouges plus buvables mais pas forcément délavés, c’est une carte intéressante.

Une réponse (partielle) au changement climatique

Certains cépages teinturiers, comme le Saperavi, sont très résistants au froid et aux variations climatiques, tout en offrant naturellement une bonne acidité.

Dans des régions où l’on redécouvre des cépages locaux pour s’adapter au climat, la présence d’un teinturier bien adapté peut devenir un atout : conserver la fraîcheur, garder de la couleur sans tomber dans des degrés alcooliques délirants, et signer un style de vin très marqué, immédiatement reconnaissable.

 

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Du “mauvais élève” à la cuvée de caractère

Ce qui est amusant, c’est l’évolution de l’image. Hier, le cépage teinturier servait surtout à sauver l’apparence de vins de volume. Aujourd’hui, on voit des cuvées 100 % teinturier assumées, avec une vraie recherche de terroir, de précision et d’identité.

En Alentejo ou en Espagne, certains producteurs signent de magnifiques Alicante Bouschet, tout en profondeur et en texture. En Géorgie, le Saperavi est déjà la colonne vertébrale de nombreux grands rouges locaux, et attire de plus en plus de vignerons curieux à l’étranger.

Comment reconnaître un cépage teinturier dans votre verre ?

Soyons honnêtes : sans étiquette, ce n’est pas toujours évident. Mais quelques indices peuvent mettre la puce à l’oreille.

La couleur est souvent très profonde, parfois opaque, avec des reflets violacés marqués dans la jeunesse. Le vin semble “noircir” le verre, en laissant des traces colorées sur les parois. La sensation de densité visuelle contraste parfois avec un nez plus discret. La structure est souvent sérieuse : tanins présents, bouche pleine, finale qui s’accroche.

Ensuite, tout dépend du style du vigneron : un Alicante Bouschet moderne peut être juteux, mûr, presque gourmand, quand un Saperavi élevé longuement prendra des airs de grand rouge de garde, tendu et profond.

Et maintenant, que faites-vous de cette info ?

La prochaine fois que vous verrez passer sur une étiquette les mots Alicante Bouschet, Saperavi, Gamay de Bouze ou Colorino, vous saurez que vous avez peut-être affaire à un cépage teinturier – un raisin qui colore le vin de l’intérieur.

C’est le genre de détail qui change la manière dont on regarde son verre : derrière la robe sombre, ce n’est pas seulement une question de style, mais une vraie particularité génétique… et une jolie histoire de vignerons qui ont appris à apprivoiser ces raisins “trop colorés pour être honnêtes”.

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