Elle devait traverser l’océan. Elle aura finalement passé plus d’un siècle et demi sous la Manche. Une bouteille de Guinness vieille de 162 ans a été retrouvée intacte dans l’épave d’un navire coulé au large de Douvres en 1864. Une découverte qui pourrait permettre de retrouver quelque chose d’encore plus fragile qu’un objet ancien : le goût d’une bière brassée sous le règne de la reine Victoria.
Une bouteille partie pour un très long voyage
L’histoire commence en novembre 1864. Le Mindoro, un voilier marchand britannique, quitte Londres chargé de marchandises à destination de Vancouver Island, sur la côte pacifique du Canada actuel. À bord, de la vaisselle, des conserves, du vin et des bouteilles de Guinness. Mais le 27 novembre, dans le brouillard de la Manche, le navire entre en collision avec un autre bâtiment au large de Douvres. L’équipage survit, le Mindoro sombre et sa cargaison disparaît avec lui.
Pendant plus de 160 ans, les bouteilles restent là, dans l’obscurité. Lors d’une exploration de l’épave, le photographe sous-marin belge Stefan Panis, accompagné du plongeur britannique Eddie Huzzey, remarque une bouteille encore fermée parmi les vestiges. Une fois remontée et débarrassée de ce que la mer y a déposé, quelques mots apparaissent sur le verre : Guinness Extra Stout, London. D’autres bouteilles reposeraient toujours autour de l’épave, certaines encore rassemblées dans les restes d’une caisse.
Une Guinness qui n’a plus grand-chose à voir avec celle du pub
La découverte est évidemment spectaculaire, mais son intérêt dépasse largement celui d’une bouteille ancienne. Une Guinness de 1864 raconte une autre époque de la bière. La maison irlandaise produisait déjà des stouts destinés à voyager loin, notamment des bières plus fortement houblonnées capables de mieux supporter les longues traversées en mer. À l’époque, une bière d’exportation devait pouvoir passer plusieurs semaines dans la cale d’un navire avant d’arriver à destination.
Le fond de la Manche lui aura offert une cave pour le moins inattendue : obscurité totale, température fraîche et relativement stable, peu de variations brutales. Reste une inconnue essentielle : l’étanchéité du bouchage. Si l’eau de mer a pénétré dans la bouteille, l’histoire s’arrête presque là. Si elle est restée parfaitement scellée, son contenu devient autrement plus précieux.
Retrouver le goût de 1864
Car les chercheurs ne s’intéressent pas seulement au liquide. Ils espèrent notamment comprendre ce qu’il reste des levures et des caractéristiques de la bière d’origine, avec l’idée fascinante de pouvoir un jour approcher, voire recréer, une Guinness telle qu’on la brassait au XIXe siècle. Le projet a déjà trouvé un nom qui ne manque pas d’humour : Jurassic Beer.
Il serait tentant, évidemment, de simplement ouvrir la bouteille et d’y goûter. Ce n’est pas encore à l’ordre du jour. Après 162 années sous l’eau, mieux vaut laisser parler les analyses avant les papilles. La présence de plusieurs bouteilles dans l’épave pourrait justement permettre d’étudier leur contenu tout en préservant certains exemplaires.
Quand une épave conserve aussi un goût
C’est sans doute là que cette histoire devient vraiment belle. Une épave conserve habituellement des objets : une assiette, une pièce de monnaie, une montre, les restes d’une cargaison. Cette bouteille pourrait avoir conservé quelque chose de beaucoup plus insaisissable : une saveur.
Une bière brassée dans l’Europe industrielle du XIXe siècle, chargée sur un voilier pour traverser le monde, engloutie avant même d’avoir pu être bue et retrouvée à une époque où les navires qui l’entouraient, les hommes qui l’avaient fabriquée et les pubs auxquels elle était destinée ont depuis longtemps disparu.
Les Guinness d’exportation avaient été pensées pour supporter les voyages. Celle-ci aura simplement pris l’instruction un peu trop au sérieux.

