Colmar, une ville qui marche au pas de la vigne
Publié par Vinalia dans Découverte Le
19/11/2025 à 11:54
Arriver à Colmar un matin de beau temps, c’est comprendre tout de suite que la ville vit au rythme du vin. Les maisons à pans de bois se reflètent dans les canaux, mais ce sont les rangs de vignes, tout autour, qui donnent la cadence.
Officiellement proclamée « capitale des vins d’Alsace » à la fin des années 1990, Colmar ne s’est pas contentée d’un slogan : elle s’est construite sur une longue histoire marchande, exportant ses vins dès le Moyen Âge depuis le port d’Horbourg-Wihr vers l’Europe centrale et orientale. Aujourd’hui encore, le calendrier local suit les saisons de la vigne. L’été, la Foire aux Vins d’Alsace transforme le parc des expositions en grande scène œnophile et musicale, héritière de la Foire Régionale lancée en 1948 pour relancer la filière après-guerre.
Tout au long de l’année, la Route des Vins d’Alsace déroule ses manifestations : fêtes de village dans les vignes, soirées de dégustation en plein air, vendanges touristiques, animations de confréries, sans oublier les événements plus récents comme « Vignobles en Scène », qui mêlent spectacles, dégustations et rencontres avec les vignerons sur les coteaux eux-mêmes.
Au centre-ville, le Musée des Vins d’Alsace rappelle que la culture du vin ne se limite pas aux caves ; elle irrigue l’architecture, l’économie, le langage même de la région. Colmar n’est pas seulement une jolie carte postale : c’est une cité où l’on croise des vignerons sur le marché, des sommeliers en terrasse et des touristes qui sortent d’une visite de cave avec, sous le bras, autant de bouteilles que de souvenirs.
Autour de Colmar, une ceinture de grands terroirs
Dès que l’on quitte la collégiale Saint-Martin et les ruelles pavées du centre, les vignes prennent le relais. Colmar est blottie dans ce fameux couloir sec de l’Alsace, protégé par le massif vosgien qui retient une partie des pluies ; le climat y est lumineux, assez chaud, mais tempéré par les altitudes et les vents frais de montagne, ce qui permet des maturités longues et une très grande précision aromatique.
Les coteaux se succèdent comme les pages d’un atlas géologique à ciel ouvert : marnes lourdes qui donnent des vins charnus et structurés, calcaires plus tranchants qui tendent les acidités, grès et sables qui allongent les finales sur le côté salin. Autour de Colmar, les grands crus forment une véritable couronne : Schlossberg, Furstentum, Hengst, Steingrubler, Pfersigberg, Rangen plus au sud, Altenberg de Bergheim ou Schoenenbourg au nord ; chacun impose son style, mais tous partagent cette alliance d’aromatique expressive et de colonne vertébrale acide qui fait la signature des grands blancs d’Alsace Pour le visiteur, la ville sert de camp de base idéal.
En quelques minutes, on rejoint Eguisheim, Wettolsheim, Turckheim, Kaysersberg, Riquewihr ou Bergheim. À vélo sur la véloroute des vignobles, en minivan avec un guide ou simplement en voiture, les caves se succèdent, souvent familiales, parfois plus ambitieuses, mais presque toujours ouvertes à la dégustation pour peu que l’on ait pris rendez-vous. On passe d’un riesling sec et fuselé à un pinot gris ample, d’un muscat cristallin à un gewurztraminer de vendange tardive, avant de découvrir, presque surpris, la montée en puissance des pinots noirs locaux, désormais capables de rivaliser avec de belles bouteilles bourguignonnes. C’est dans ce paysage que deux domaines jouent un rôle de phare : Marcel Deiss et Albert Mann.
Marcel Deiss, le maître de la complantation
À Bergheim, au nord de Colmar, la famille Deiss cultive la vigne depuis le XVIIIᵉ siècle, mais c’est au XXᵉ et XXIᵉ siècle que le domaine s’impose comme l’un des plus singuliers d’Alsace. Sur une vingtaine d’hectares répartis en une mosaïque de parcelles, Jean-Michel Deiss a remis la notion de terroir au centre du jeu, assumant une forme de retour aux sources : les cépages y sont complantés, plantés ensemble dans la même parcelle, et c’est le sol, plus que la variété, qui doit parler dans le verre. Sur le grand cru Altenberg de Bergheim, les vignes plongent leurs racines dans des sols calcaires riches, mêlant marnes et conglomérats, qui donnent des blancs denses, traversés par une acidité longue. Les assemblages y marient riesling, pinot gris, gewurztraminer et parfois d’autres cépages, dans des cuvées où l’on retrouve tour à tour fruits à noyau, agrumes, notes épicées, touches miellées et une minéralité qui s’affirme en vieillissant.
Plus loin, sur le Schoenenbourg dominant Riquewihr, autre grand cru cher au domaine, les marnes et le gypse livrent des vins de grande garde, capables d’évoluer des années en cave. Là encore, le parti pris est clair : laisser le temps et le lieu modeler le vin, accepter des équilibres parfois déroutants dans leur jeunesse pour gagner en complexité et en profondeur avec l’âge. Déguster chez Deiss, c’est s’offrir un cours vivant sur la hiérarchie alsacienne : du simple vin de village aux grands crus, l’échelle est construite non pas autour d’une idée de puissance, mais autour de la capacité des terroirs à exprimer une personnalité propre, identifiable, presque narrative. On ressort de la cave avec des bouteilles, bien sûr, mais aussi avec l’impression que la géologie a quelque chose à dire et que le vigneron n’est là que pour traduire.
Albert Mann, la précision alsacienne en version contemporaine
En remontant vers Wettolsheim, à deux pas de Colmar, le domaine Albert Mann propose une autre voie, tout aussi exigeante. Fruit de l’union de deux familles de vignerons historiques, les Mann et les Barthelmé, le domaine exploite aujourd’hui environ vingt-cinq hectares, répartis en une centaine de petites parcelles, dont une part importante en grands crus. La certification en biodynamie, engagée dès la fin des années 1990, s’est imposée comme un outil au service d’une viticulture attentive aux sols, aux équilibres et aux maturités. Rieslings de Schlossberg, pinots gris de Furstentum, gewurztraminers d’Altenbourg ou de Steingrubler composent une gamme où la recherche d’équilibre prime sur la démonstration aromatique.
Ici, les acidités sont tendues mais jamais agressives, les élevages précis sans caricature boisée. Depuis quelques années, le domaine s’est imposé comme l’un des grands noms du pinot noir en Alsace, notamment sur le grand cru Hengst, situé sur les hauteurs de Wintzenheim. Là, sur des marnes calcaires puissantes, des vignes de plus de quarante-cinq ans donnent des rouges profonds, structurés, à la fois denses et élancés, capables de figurer dans les classements internationaux.
Visiter Albert Mann, c’est découvrir une Alsace qui assume pleinement son statut de grande région de pinots noirs tout en continuant à travailler les blancs avec une précision redoutable. On passe du tranchant d’un riesling de granit à la chair d’un pinot gris de marne, puis à la profondeur épicée d’un grand cru rouge. Chaque cuvée raconte un équilibre différent entre maturité, fraîcheur et texture.
Un voyage à Colmar, carnet de route pour amateurs de vin
Au fil des jours, Colmar finit par ressembler à un salon de dégustation à ciel ouvert. Le matin, on visite le Musée des Vins pour replacer les étiquettes dans une histoire longue de plusieurs siècles. À midi, on s’attable dans une winstub pour laisser un riesling sec croiser la route d’une choucroute ou d’un poisson du Rhin. L’après-midi, on s’échappe vers un grand cru voisin pour une visite de cave, avant de revenir en ville à l’heure bleue, quand les façades se reflètent dans la Lauch et que les terrasses se remplissent à nouveau de verres tulipes. Colmar offre ce luxe rare : pouvoir, en quelques kilomètres, passer d’un domaine confidentiel à une grande signature, d’un coteau de marnes profondes à un éperon granitique, sans jamais perdre de vue la ville, qui reste en arrière-plan comme un point fixe. Pour l’amateur, c’est un terrain de jeu idéal pour apprivoiser la notion de terroir, en confrontant ce que l’on voit dans le paysage à ce que l’on goûte dans le verre. On repart avec quelques grands crus signés Deiss ou Albert Mann, des découvertes plus discrètes glanées au détour d’une cave, et la certitude que l’expression « capitale des vins d’Alsace » n’est pas qu’un argument touristique : à Colmar, le vin est une langue vivante, parlée au quotidien, et le voyageur qui prend le temps de l’écouter en garde longtemps l’accent.